Le décor de Beara

La péninsule de Beara

C’est un petit morceau d’Erin, quelque part, là-bas au sud-ouest de l’île, une vaste langue de terre écorchée qui s’avance dans l’océan, encadrée de part et d’autre par deux baies jumelles. C’est la promesse rare d’une Irlande sauvage, maritime et montagneuse à la fois, vivant paradoxe d’un pays qui n’en est plus à un près. Tel un secret qui se murmure à l’oreille entre initiés, la Péninsule de Beara est, pour ceux qui s’y aventurent, l’assurance de quelques jours de bonheur coupés du monde, à errer de surprises en surprises avec cette délicieuse sensation d’explorer quelque chose de nouveau, d’inattendu et de surprenant, le tout dans un espace-temps forcément clos puisqu’il n’y a, en ces lieux, qu’une seule porte d’entrée et de sortie, péninsule obligeant. Mystérieuse, locale et intrigante, vaste et étroite à la fois: c’est Beara, le secret le mieux gardé d’Irlande !

La péninsule de Beara

[Be Ara, Be a Rat, Beara. Kesaco ?]

[Aparté personnel]

L’Irlande et moi, vous le savez sans doute déjà, c’est une histoire d’amour infinie, qui durera sans doute aussi longtemps que je vivrais. Y préparer un voyage est toujours un vrai plaisir. Repérer en avance l’itinéraire, cocher quelques endroits ayant l’air sympathique, aller repérer les lieux sur Instagram, baliser les étapes et réserver en avance les logements, tout ceci fait partie de la routine (habituellement dévolue à #DeT, qui n’a pas son pareil pour cela). J’ai déjà raconté ici et là, quelques uns des magnifiques voyages que nous avons pu y faire, que ce soit en famille ou en amoureux. De l’Irlande du Nord au Donegal en passant par Dublin, Sligo ou les îles d’Aran, je ne cesse d’être fasciné par cette île, dont le seul nom est évocateur de tant de promesses, de richesses, de bonheur(s) à venir. Bref, vous l’aurez compris, je suis un fada profond de l’Irlande (et ce n’est pas près de changer).

Le logement

De tous mes voyages en Irlande, depuis la première fois bénie où j’ai, un jour de Pâques 2003, foulé le sol local, jamais je n’ai du autant préparer un séjour en amont. Je parle pas ici d’un planning minuté à la seconde, où chaque kilomètre est balisé à l’avance, où toutes les adresses sont précisées dans un roadbook et où la surprise s’en va avant même le départ, penaude et rejetée. Non, je parle d’une chose bien précise : le logement. Je ne sais pas si la Péninsule de Beara – divin appel à être un perroquet – subit une crise aigue de la location touristique MAIS j’ai du batailler, forcer, lancer et relancer et aller dans les abîmes les plus abyssales de la toile gaélique pour dénicher des logements correspondants aux critères recherchés. J’avoue avoir été vraiment surpris car, d’habitude, cela se fait en un tour de main virtuel et il n’y a guère lieu de voler dans les plumes numériques, de se prendre le bec ou de pousser des hauts-cris volatils. Bref, j’ai fini par trouver les adresses idoines mais je vais me permettre d’insister, si vous n’êtes pas fans des nuits à belle étoile : anticipez !

Because size does (not) matter

Beara, c’est petit. Nous en avons fait le tour en trois jours ouvrés, avec moult et moult détours et deux nuits sur place. Mais, comme les choses sont remarquablement bien faites, cette relative petitesse permet une concentration remarquable de Trukavoir et de Chozafair. Autrement dit, vous pouvez, si vous en avez l’envie, foncer à toute vitesse, sans vous arrêter. Cependant, cette option va vous faire passer à côté de tout, sans exception.

En avez-vous vraiment envie ? Allez-vous expédier la Péninsule de Beara comme on boit un mauvais café, dans un rade maussade, grisâtre et poussiéreux adossé à une gare, où les murs portent les stigmates d’une vie passée trop vite ? Ou alors, allez-vous plutôt prendre le temps de la déguster comme on déguste un nectar distillé avec art, tendresse et passion, lentement, goutte après goutte, travaillé avec un savoir-faire immortel et dont le souvenir vous hantera jusqu’à la fin de vos jours ? Beara rime avec douceur, patience, lenteur. Je pense que c’est ainsi qu’elle doit être visitée, en prenant tout votre temps, en voyageant au gré de vos envies, de vos doutes, de vos choix de dernière minute. Sachez donc emprunter le détour, revenir sur vos pas, vous arrêter sur le coup de tête d’un coup de cœur.

C’est la meilleure façon possible (et cela devrait être la seule, en réalité).

Lenteur rime avec extérieur

Beara étant une péninsule assez faiblement peuplée, il en va plus ou moins de même pour ce qui est de l’offre muséale : elle est quasiment inexistante. Ce n’est d’ailleurs pas lui faire injure que d’affirmer que l’on y va plus pour la beauté et la variété de ses paysages que pour la richesse de son patrimoine matériel. Donc, si vous n’aimez pas marcher pendant des heures en croisant plus de moutons que d’humains, si vous n’appréciez pas le tintement des pintes sur le comptoir rustique d’un pub, si vous aimez les vastes autoroutes et abhorrez les scenic road à voie unique et préférez les Fuck You aux phoques doux, je pense qu’il serait sage de rayer cette destination de votre liste !

En effet, tout Beara (ou presque) se vit, se fait, se contemple en extérieur : îles, montagnes, randonnées, rencontres. Elle ne semble que peu connaître les activités d’intérieurs. Certains la maudiront pour cela et d’autres en seront heureux. Sachez-le simplement avant de partir !

Glengariff : une île, une piscine et des fées

Glengariff, c’est la porte d’entrée de la Péninsule de Beara ainsi qu’un arrêt obligatoire pendant votre voyage. Sise au bord d’une baie nourrie par l’Atlantique, on y compte une poignée d’âmes (environ 140), une auberge de jeunesse, une pizzéria et… des merveilles à ne plus savoir qu’en faire. Notez également que si vous voulez faire le tour de la Péninsule, vous devrez forcément y passer pour emprunter la R572, en arrivant par la N71. Idéale pour les familles avec enfants, je conseille vraiment d’y consacrer a minima une journée entière (et voilà pourquoi).

Le chemin des fées

Imaginez un petit chemin, caché dans une forêt. Un sentier peu fréquenté, qui ne semble rien promettre d’autre qu’un petit bol d’Eire frais. Imaginez aussi que, le long de ce sentier en apparence si banal, se cachent une multitude de petites maisons de fées, aux formes aussi étranges qu’inventives : c’est le Fairy Walk (et c’est génial à la puissance infinie).

Pour le trouver (vu que je ne trouve strictement aucune ressource en ligne), visez le playground (l’aire de jeux en VO) , le sentier se finit // débute juste en-dessous. Vous pouvez également chercher le panneau qui indique l’entrée, vers l’auberge de jeunesse. Comptez entre vingt minutes et une vie entière pour profiter pleinement du sentier, selon l’imagination des promeneurs. Et si vous avez envie de surprendre tout le monde, parlez juste d’une balade, en évitant de signaler la présence des fées, la surprise sera magique pour tous !

Pour que le Fairy Trail de GlengarRiff puisse profiter encore à tous pendant de longues années, merci de respecter le travail des artistes, l’intimité des fées et de ne rien laisser derrière vous : « Take nothing but pictures, leave nothing but footprints ».

La Blue Pool de Glengariff

Vous connaissez forcément le Blue Lagoon islandais. Voire les Blue Pool de Nouvelle-Zélande. Mais connaissez-vous la seule, unique et merveilleuse piscine bleue irlandaise ?

Blue pool in Glengarriff

Certes, l’appellation de pool peut paraître un tantinet usurpée mais la beauté des lieux est juste folle. Un oasis de tranquillité où ne semblent venir que peu de gens, surtout une fois le trafic maritime terminé (de là, en journée, partent des ferries pour Garnish). On y trouve un tout petit ponton, une poignée de bancs, une eau calme où se mirent les arbres. Des fois, quelques pêcheurs viennent taquiner le goujon local. Ou ce sont des familles émerveillées qui sourient calmement entre deux rires d’enfants chahuteurs.

A view from the blue pool

Bref, à un jet de pierre du centre, un immanquable absolu d’où vous pouvez partir pour rejoindre The Point, où je suis allé le soir pour voir le soleil se coucher (et où j’ai failli rester pour le reste de ma vie tellement l’ambiance était magique).

Le secteur est propice aux balades inopinées et aux détours imprévus. N’hésitez pas vraiment à pousser jusqu’à The Point, la vue est sublime (et il y a même de quoi nager si vous êtes motivé.e. Encore une fois, respectez les lieux, la tranquillité et la faune !

Garnish Island

Une vieille tradition irlandaise, aussi vieille que le monde lui-même, consiste à habiter sur toutes les îles possibles, fussent-elles un simple rocher planté au milieu de nulle part. On peut trouver ces endroits un peu partout, des Blasket à Aran en passant par les Skelligs (parmi tant d’autres). Il y a également celles sises en des baies qui, à défaut d’être moutonneuses, valent cependant tout autant le détour (maritime). C’est donc pourquoi vos pas, à défaut de vos roues, feraient très bien d’aller voir du côté de Garnish Island ce que l’on peut bien y trouver.

Aller à Garnish, ce n’est pas compliqué : vous pouvez tenter la nage mais, si vous êtes du genre à plutôt vouloir rester dans votre zone de confort, plusieurs compagnies de ferries proposent de nombreux départs toute la journée, tous plus ou moins à trente minutes d’intervalle, pour une traversée durant (peu ou prou) quinze minutes. Notez que vous pourrez, à la bonne saison, rencontrer de charmants locaux : des phoques communs (Phoca vitulina), squattant le plus bovinement possible les rochers de la Baie de Bantry. Ils sont gros, gris, adorables et ne manifestent pas la moindre once d’intérêt pour les touristes paparazzis de passage.

Attention aux finesses d’horaires selon le jour, le mois, l’heure et l’affluence attendue : comparez bien ce qui est possible de faire et ce qui peut faire varier les coûts. De mémoire, nous avons payé (environ) entre 20 et 30€ l’aller-retour pour quatre personnes (deux adultes et deux enfants) avec la compagnie Harbour Queen Ferry. Je ne trouve cependant pas trace des tarifs sur leur site.

Etrangement, l’arrivée sur l’île de Garnish m’a fait revivre un voyage similaire, quoique ayant eu lieu dans un espace-temps absolument différent : ma journée passée sur l’île de Matiu, au large de Wellington. Même proximité mais même solitude. Même voyage d’une journée, comme pour se couper du monde. Même passage dans un tout petit port, aussi adorable que minuscule. Alors, certes, les paysages de la Baie de Bantry ne sont pas forcément ceux de Windy Welly mais cette impression de copier-coller, huit années plus tard, était suffisamment délicieuse : promesse chuchotée de souvenirs, résurgences d’hier venues rencontrer celles d’aujourd’hui, petits sourires de connivence entre deux moi se saluant à travers les âges.

Les premiers pas n’ont rien de spéciaux : un passage par l’accueil, un regard vite jeté au café-restaurant (et sa charmante terrasse très prisée par les rouges-gorges) avant d’entrer dans le vif du sujet, LE lieu le plus potentiellement instagrammé de toute la Baie : un jardin italien organisé autour d’un bassin rectangulaire où se reflètent des plantes qui, logiquement, n’ont strictement rien à faire là. Il se trouve, par je ne sais quel hasard divin, que la configuration du lieu (entre le port, le Gulf Stream et la forêt environnante) a créé un microclimat ultra local et idéal pour se lancer dans des créations botaniques de toute beauté. En ajoutant à cela une architecture un peu romantique, délicatement désuète et tout venue d’une autre époque, vous obtenez un cocktail parfait pour shooter en roucoulant de plaisir.

Aussi beau soit-il, ce jardin n’est pas le seul attrait de l’île de Garnish (que d’aucuns présentent en toute modestie comme le Joyau de la Péninsule de Beara). Nous avons beaucoup apprécié de pouvoir déambuler sans trop suivre d’itinéraires(s) bien précis, choisissant les chemins au gré des envies, tentant vaguement de ne pas nous perdre (ce qui est impossible de toute façon). Les quelques terrasses réparties avec sagacité offrent d’assez remarquables points de vue sur la Baie et les montagnes de Beara. On a d’ailleurs aucune peine à imaginer les moments assez délicieux qui ont pu se dérouler du côté de la Tour Martello, avec un soleil couchant et le ciel étoilé.

Au gré de vos pas, peut-être tomberez-vous sur une sorte de temple grec, un autre italien, voire même la Tour de l’Horloge ou encore la maison de Bryce (qui peut se visiter, d’ailleurs). Les vieilles portes du jardin clos invitent à la farniente et l’Irlande, telle que nous la connaissons habituellement, parait vraiment très, très, très loin. Peut-être que le microclimat a également créé une faille spatio-temporelle et organisé un voyage entre Beara et une île italienne, sans prévenir ? D’ailleurs, Beara, ne trouvez-pas que cela sonne comme le nom d’une île sicilienne, d’une ville toscane ?

L’île de Garnish mérite définitivement le détour. Faites cependant attention au coût global d’une telle journée, surtout si vous êtes plusieurs. Entre le prix du ferry, la restauration sur place (le cas échéant) et le prix d’entrée (5€ par adulte, tarif familial à 13€), l’addition peut être chargée. Attention : les cartes bleues ne sont pas acceptées sur l’île ! Une demi-journée sur place me semble être une durée raisonnable. En ces temps étranges, vérifiez bien toutes les infos à la source.

Dursey Island : le seul téléphérique d’Irlande

Le plus bel endroit rencontré durant ce voyage ?
Surement.

Le plus inattendu rencontré durant tous mes séjours en Irlande ?
Probablement.

Des moments uniques, précieux et exceptionnels ?
Définitivement

Renouer avec l’Irlande

Ce bout de terre, perdu au bout du bout de la Péninsule de Beara, est une merveille absolue. Une parenthèse enchantée. Un voyage hors du temps, de l’espace et de la vie réelle. Un alignement rare de ce que le voyage, la curiosité et le plaisir peuvent offrir lorsqu’ils décident de s’aligner telles les planètes d’un vainqueur de loterie américaine. Je ne pensais vraiment pas, lorsque j’ai suggéré de faire ce petit détour, que nous allions autant aimer notre passage par Dursey Island. En fait, je ne croyais même pas que nous allions prendre le téléphérique. Le temps était un peu maussade, les nuages jouaient à cache-cache avec le soleil. Il paraissait plus sage de simplement garer la voiture, descendre en vitesse, pousser un ou deux « Oh c’est joli dis donc » avant de repartir fissa-fissa vers la côté ouest et notre logement du soir.

En fait, non, ce n’était simplement pas possible de ne pas tenter l’expérience de ce téléphérique planté au milieu de nulle part, reliant une île à une autre, dans un transport tellement brinquebalant que la présence d’un psaume accompagné d’une fiole d’eau bénite sises en la cabine – tradition tellement irlandaise – prend toute son sens au gré des remous amusés de la cabine. Bien sur, il n’y pas tellement de danger mais, c’est si inattendu, tellement peu espéré, tellement inhabituel de vivre ce genre de choses en ces latitudes que les sourires s’accrochent pour ne plus tomber. Les locaux sont de la partie, avec quelques sacs de marchandises. Ils échangent entre eux, dans un accent tellement prononcé qu’il laisse un sillage terreux, profond, dans les oreilles après son passage.

Ce moment, déjà, juste là, est exceptionnel en soi. Il me raccroche à ma première soirée irlandaise, la toute première à Ballina, lorsque j’étais apeuré à l’idée de sortir seul dans les rues de la ville, que je suis entré dans le premier pub venu en serrant à la main mon plan, mon adresse et mes doutes. L’Irlande, à ce moment, avait déjà décidé de prendre soin de moi, en me foutant un bon coup de pied au cul ET en démontrant sa légendaire hospitalité, son authentique gentillesse.

La vue depuis le téléphérique de Dursey Island

Dursey, la solitude en égérie

Vus les horaires de rotation du téléphérique, le programme de ceux qui vont à Dursey n’est guère compliqué : si vous n’avez pas réussi à réserver l’ancienne école pour y passer quelques jours, vous n’avez dès lors d’autres choix que de vous promener, en suivant les différents sentiers proposés (et remarquablement fléchés). Selon le temps dont vous disposez (et la distance que vous avez envie de couvrir), il est possible de faire un petite balade d’une heure ou de tenter le grand tour de l’île en quatre heures (environ). Quelque soit votre choix, soyez assurés d’une chose : vous aller adorer, aimer, kiffer, tomber dans l’idolâtrie la plus totale, le paganisme le plus absolu.

Le dursey Loop

Enfants obligent, nous avons préféré prendre la version raccourcie du Dursey Loop, qui monte, redescend, remonte, redescend, tourne à gauche, à droite, à gauche, passe par-dessus une barrière, par-dessus une autre avant de rejoindre la route et de ramener vers le téléphérique. Je ne garde pas de souvenirs précis de la durée de la randonnée mais je me souviens de nos sourires, des rires, des silences chargés de bonheur, de Fils qui joue à l’aventurier et des yeux pétillants de Pitchoune. Je me souviens des rêves non-formalisés de venir vivre ici, vite rattrapés par un pragmatisme (pas toujours) de bon aloi.

Ici, pas de foules qui se compressent, pas de promeneurs croisés. Durant tout notre après-midi sur l’île de Dursey, nous n’avons croisé personne, à part une poignée de locaux occupés à bosser. Il me semblait que nous étions les seuls ici, peut-être presque des intrus venus s’immiscer dans la vie quotidienne d’un vrai et brut bout d’Irlande, en cette Péninsule de Beara qui renouvelle sans cesse ses surprises.

Du coup, que reste-il ?
Marcher, randonner, errer, rêver.
Et puis, d’un coup : les Skelligs.

[Aparté : un rêve de Skellig]

Putain, les Skelligs. Ce nom me fait rêver depuis un bout. Depuis la première fois où j’ai lu cette histoire délirante, de cette poignée d’hommes venus s’installer là, sur un bout de roc inhospitalier, battu par les flots et les vents. C’est tellement l’histoire de l’Irlande, en fait. Une rage de vivre envers et contre tout, de se battre jour après jour, sans rien lâcher. Du coup, de les voir, enfin, se dessiner sans prévenir, au détour d’un chemin, derrière une crête. Je me suis arrêté, d’un coup. Figé. Béat, presque. Les enfants ont jeté un œil, #DeT a souri. Et moi, je suis resté planté là, à regarder mes putains de Skelligs qui se découpaient au loin, comme des ombres chinoises posées sur l’océan. Deux rocs, granitiques, inébranlables, que j’ai cru pouvoir cueillir et poser au creux de main. Qu’est-ce qu’il y avait, entre elles et moi ? Une mer, un bras d’océan, quelques kilomètres, un ciel dégagé sans nuages. Putain de Skelligs, pour les voir, il a donc fallu que j’aille au bout du bout d’une île, au bout d’une péninsule, au bout de l’Irlande. Alors, du coup, les deux pieds ancrés au sol et la tête à une altitude infinie, j’ai chopé mon rêve à bras-le-corps, je l’ai salement secoué et je lui ai dit, les yeux dans les yeux : « Aujourd’hui, on les regarde, on les observe, on les photographie comme jamais. Et demain, après-demain, dans une semaine, un mois, un an ou un siècle, on y va. Piétiner nos putains de Skelligs. Poser enfin le pied dessus. »

Putain de Skelligs. J’arrive !

Les iles Skelligs vues depuis Dursey Island

Such a sheep island

Depuis mes scabreuses histoires de HelpX néozélandaises, j’avoue porter une certaine tendresse, teintée d’ironie, aux moutons, surtout lorsque iceux sont irlandais, installés sur une île et visiblement habitués à pouvoir errer en toute liberté, broutant l’herbe où bon leur semble. Or, s’il est un animal qui parait régner en ces lieux, c’est bel et bien l’Ovis aries, du genre Oris, de la Sous-Famille des Caprinae, de la famille des Bovinae, de l’ordre d’Artiodactyla et de la classe Mammalia. Cet animal – qui n’est autre que le Mouton (si vous n’avez pas tout suivi) se croise un petit partout, entre champs, routes et bords de route. Souvent accompagnés d’agneaux (qui font pousser des râles d’envie et provoquer des demandes d’adoption instantanée aux enfants), ils sont les compagnons immanquables de votre promenade à Dursey Island tout autant qu’une source inépuisable de jeux de mots du meilleur goût, allant du Seigneur des Agneaux au Saigneur des Anneaux en passant par les Six Lances des Agneaux (et ainsi de suite).

Des moutons sur la route à Dursey Island

Actuellement, à date d’écriture de l’article, le téléphérique est réservé aux habitants de l’île uniquement. En temps normal, il fonctionne sans interruption de 9.30 à 19.30. Il faut acheter les billets avant de monter (10€ A/R par adulte, 5€ A/R par enfant). Attention, pas de carte bleue ! Une fois sur l’île, soyez comme d’habitude respectueux de l’environnement, ne sortez pas des chemins tracés, ne courez pas après les moutons et tenez votre chien en laisse, le cas échéant. Le site officiel contient toutes les informations idoines : DurseyIsland.ie

Allihies, allez-y.

Un pub + une aire de jeu = le bonheur

Allihies, ça sonne comme le refrain d’un chant de marin, le genre que l’on entonnerait tard, un soir, devant un feu de tourbe, dans un pub survolté où le La serait donné par une rousse aux yeux verts, à la peau laiteuse parsemée de taches de rousseurs, qui danserait une gigue folle avec son violon, faisant de son archet un amant, un ami, un amour. Allihies, ça sonne aussi comme une injonction à être heureux, à aller de l’avant. Vocal, puissant, parsemé de voyelles, un nom qui ressemble à un cri de ralliement, venu du tréfonds de la gorge.

D’un point de vue plus géographique que poétique, Allihies est idéalement située dans la Péninsule de Beara puisqu’elle est presque à mi-chemin entre les deux côtes, sur la pointe sud. Autrement dit, c’est l’endroit idéal pour se poser une nuit (ou une vie, c’est selon) et c’est donc là que nous nous posâmes, dans un Bed and Breakfast du meilleur goût, à un jet de bière du pub-restaurant-club de rencontres du coin.

An irish beer

Ce pub – O’neill’s (comme me le rappelle très obligeamment Google), est une merveille de plus offerte par l’Irlande au Patrimoine Mondial de l’Humanité. Non seulement, il a une très agréable terrasse mais, de surcroit, il propose un choix de bières pressions absolument magnifique (dont quelques trucs locaux totalement inconnus, brassés dans le coin, qui garantissent un coup de cœur instantané, preuve en est ma descente de ce soir là, que je n’aurais pas aimé devoir remonter dans la vie réelle). En plus des arguments précités, sachez que vous pouvez également y manger de (bonnes) pizzas ce qui, étant donné le choix relativement réduit de structures de subsistance dans le coin, est une excellente solution de repli. Enfin, cerise sur la Guinness, les architectures urbanistes d’Allihies ont eu l’idée merveilleuse, extraordinaire, délectable de construire un playground démentiel juste en face du pub. Il est donc tout à fait possible de se poser en terrasse, d’envoyer les enfants jouer en face et de les regarder s’éclater tout en refaisant tous les mondes possibles autour d’une bonne bière (ou toute autre boisson de votre choix).

Le playground d'Allihies
Panneau du playground d'Allihies

Le retour des Skelligs

Sur le chemin du retour, dans un état plus proche de l’Ohio que d’autre chose, j’ai eu le bonheur de tourner mes yeux vers l’océan, pour saluer le soleil en train de se coucher. Qu’avais-je donc fait là ? Je venais de rouvrir la boite aux fantasmes, de faire se rameuter en courant les rêves de l’après-midi. Bref, je venais de revoir mes Skelligs, se découpant telles des ombres chinoises drapées d’or. Et je n’ai pas pu résister. J’ai laissé tout le monde aller se coucher et je suis resté dans le jardin, à photographier jusqu’à plus soif, jusqu’à en avoir des crampes à l’index et que ma batterie réclame une pause.

Si d’aventure, vous vouliez passer la nuit à Allihies, je recommande fortement Irène du Beachview Bed and Breakfast. Nous avons payé 85€ la nuit pour quatre, dans une très grande chambre en-suite. Petit déjeuner très bon et accueil ultra-agréable. Il est possible de trouver d’autres solutions en fouinant beaucoup et en vous y prenant à l’avance (mais vraiment).

Let it Be a ra(lly).

Au jour numéro trois, nous savions ce que nous voulions faire : remonter la côté ouest de la Péninsule de Beara en droite ligne, nous arrêtant un petit peu, de temps en temps et rejoindre, très tranquillement en fin de journée, notre logement réservé quelque part non loin de Killarney. Cependant, il y a quelque chose que nous n’avions pas prévu, un grain de sable dans nos rouages bien huilés, dont la possibilité même n’avait pu être imaginée : la fermeture de toutes les routes que nous deviens prendre pour cause de… rallye automobile. Notre hôte, Irene, a rapidement vérifié les informations et nous a même donné un très, très précieux conseil : si nous ne voulions devoir repartir sur le même itinéraire déjà emprunté pour descendre, le plus sage serait de partir tôt et de tracer notre chemin jusqu’à Healy Pass, un col situé grosso-modo, en plein milieu de la chaine montagneuse de Beara.

Les montagnes d'Healy Pass

Plusieurs promesses découlaient de ce constat : nous devions bouleverser nos (modestes) plans, nous allions plonger à deux pieds dans l’inconnu, #DeT allait devoir emprunter une (vraie) route de montagne irlandaise et, surtout, nous ne savions pas du tout à quoi nous attendre en terme de fréquentation automobile. C’est donc le cœur léger et l’âme heureuse que nous sommes allés nous fourrer dans le pire merdier motorisé que j’aie jamais vu en Irlande : dans un décor d’une beauté à couper le souffle, il nous semblait que les routes fermaient au gré de nos passages. Dans chaque virage se garaient des voitures venues assister à la course. Pire encore, nous paraissions être les seuls à vouloir fuir tout ça, ce qui signifie que, sur les étroites routes du coin, la place pour passer la file hallucinante des motorisés bloqués était réduite en-deçà même du strict minimum légal. Bien sur, Fils était aux anges devant tant de beauté automobile tandis que #DeT faisait preuve d’une patience infinie et d’un savoir-faire au volant que je ne soupçonnais pas.

Le décor de Beara

Il nous a fallu près de deux heures pour pouvoir trouver un échappatoire qui ne soit ni voué à une fermeture proche ni sensé accueillir des bolides bondissants jouant à celui qui arrivera le plus vite sur la ligne d’arrivée. Le soupir de soulagement collectif qui fut poussé à ce moment précis dans la voiture, par tous ses occupants, a du probablement faire monter le taux local de quelques centaines de pourcents tandis que nous voguions allègrement vers d’autres aventures, laissant derrière nous les sinueux virages d’Healy Pass et l’organisation démentielle du Rallye des Lacs (dont la seule évocation provoque des trémolos d’émotion retenue de la part de Fils).

Allégorie du bordel à Healy Pass

Seul conseil à vous donner : n’y allez pas pendant le Rallye. Fuyez, passez au large, renseignez-vous mais évitez à tout prix le secteur.

Beara, entre ici et là

Morceaux choisis

« La péninsule de Beara ? C’est quoi ? C’est où ? ». « Bon, alors, pour ce qui est des logements, j’en ai un complet pour cause de retraite bouddhiste, un autre qui a fermé, l’autre qui est en gaélique et pas mis à jour depuis quinze ans, deux qui n’ont jamais répondu mais pas de souci, on va trouver. » Il pleut ? On est en Irlande, non ? L’Irlande, c’est une île, ça se vit mouillé, un voyage en Irlande. Oui, je sais, c’est idiot mais faut respecter les traditions. Et un voyage en Irlande sans pluie, ce n’est pas un voyage en Irlande ».  » A droite ? Non, à gauche. Bon, OK à droite, on avance sur une dizaine de kilomètres et on tourne sur la N… la N… la N machin qui va déboucher sur… Truc là, le nom pas possible. ». « Non, Pitchoune, tu laisses cet agneau, non, on ne peut pas le ramener à la maison. Non, Titi, c’est pareil. Non, il ne passera pas dans ton sac à dos ni dans l’avion ni à la maison de Paris. NON J’AI DIT ». « Quoi ? Tu as vu un parc où jouer et tu en as marre d’être dans la voiture ? Heu… Comment dire, on vient juste de partir quoi et… Euh… Oui, on va rouler encore un peu avant de s’arrêter. Oui, non, on ne peut pas s’arrêter dans le jardin. Oh non, tu ne vas pas commencer à pleurer. Et merde ». « Oui, juste une dernière bière et j’arrive. Oui, une binte, non une Pinte. Enfin une bière. Oui, c’est ça ». « En vérité, je te le dis Pitchoune, quand tu as le choix entre deux routes, prends toujours la Scenic ».

Juste en passant, au gré des routes

Kilmakilloge

Si vous avez déjà roulé sur la Wild Atlantic Way, vous savez qu’icelle recèle bien des secrets, des lieux dont l’existence se transmet entre initiés, au creux de l’oreille. Vous savez aussi que ces lieux sont identifiables de loin, grâce l’immanquable panneau vertical surmonté de sa vague. Bien souvent, cela vaut vraiment la peine de s’arrêter, ne serait-ce que pour voir (littéralement), ce qu’il y a à… voir. C’est justement dans cette optique, poussés par une juste et légitime faim, que nous nous sommes arrêtés à Kilmakilloge. Nous pensions n’y faire qu’une rapide halte et nous y avons passé une belle heure, en ce tout petit port sauvage connu des pêcheurs du coin. Une aire de pique-nique, une anse, des galets, le soleil, des enfants heureux. Que demander de plus ?

Gleninchaquin Park

Une route qui fonce, en cul de sac, vers le centre de la Péninsule. Au bout de celle-ci, un parc, un petit peu animalier, pas mal nature, assez bien aménagé sans être du tout public. Un lieu un peu étrange où il faut payer pour se promener, aller saluer une cascade et jouer aux aventuriers avec quelques aménagements assez amusants, surtout pour les plus petits. Il semble possible de faire de longues randonnées assez verticales vers la cascade, sans que nous ayons pour autant explorer plus avant cette option. Le passage par l’enclos où moutonnent les mythiques quadrupèdes locaux est un chouette souvenir !

En toute honnêteté, pas un détour obligatoire pendant votre voyage mais une opportunité plutôt sympathique de combler un trou dans une journée ou de faire plaisir aux plus jeunes. 6€ pour les adultes, 4€ pour les 6-12 ans, gratuité en-dessous de douze ans. Tarif familial de 15€ (2 adultes et 2 enfants).

O’Sullivan Castle

Des moments de tension, en voyage, il y en a toujours. Ne croyez pas tout ce que vous lisez sur la perfection dévoilée via quelques images soigneusement sélectionnées. De la tension, justement, ce jour-là, il y en avait. Trop. Fils qui pleurait parce que nous avions préféré continuer de rouler plutôt que de nous arrêter à une aire de jeux. Moi qui me met en mode grognon. #DeT qui a besoin de calme pour conduire. Pitchoune agacée par les pleurs de son frère. Un cocktail idéal pour une explosion familiale létale. Du coup, pour éviter les dégâts collatéraux, je suis allé explosé tout seul. Encore au bout d’une route, à côté d’une ruine de château, au bord de la Baie de Bantry. Un chemin s’en va là-bas, vers je ne sais où. J’inspire et je fonce, laissant tout le monde respirer loin de mes mauvaises ondes. Je cherche la solitude, la réclame, l’appelle à grands cris. Je marche seul. Dix minutes, vingt minutes. Au loin, un phare me fait de l’œil. Je m’assieds sur un rocher. Le regarde longuement. Inspire, expire. Relativise. Je prends une ou deux photos, comme ça. Puis revient, calmé et penaud. La ruine du château est la ruine de notre colère. Les ressentiments s’en vont. Le voyage peut reprendre.

Ardnakinna Lighthouse

Gour

Une autre aire labellisée WAW, offrant un délicieux panorama sur la Péninsule de Beara. Des fois, il n’y a pas besoin d’autre chose : un stop, un arrêt photo, une belle vue.

Pour aller plus loin

Les sites internet

Pour trouver toutes les ressources sur la Péninsule de Beara, n’hésitez pas à fouiner un peu partout sur les internets : le site officiel du tourisme irlandais y consacre une page et il existe de même un autre site entièrement dédié : Beara Tourism.

La Beara Way

Pour les amoureux des longues balades, il est possible de faire le tour entier de la Péninsule de Beara à pied, en marchant ou en pédalant : c’est le Beara Way, un sentier de 206 kilomètres qui semble offrir monts et merveilles !

Beara Way

Se rendre à la Péninsule de Beara

Concernant les déplacements, je recommande fortement la location d’une voiture ou des déplacements en vélo. Très facile à organiser depuis Cork, que vous y arriviez en avion ou en bateau. De plus, vous vous faciliterez la vie pour explorer les environs immédiats de la région avec, notamment, le Ring of Kerry, Killarney et autres qui sont à d’assez courtes distances géographiques.

Un dernier conseil ?

Anticipez vos réservations, prenez le temps de baliser un petit peu en amont. Ce genre de voyage peut coûter un peu plus cher que ce qu’il parait donc faites des économies en achetant de quoi manger en amont et privilégiez peut-être le fait-maison aux restaurants !

Cet article fait suite à la saison 3 de la série #EireWeGo, réalisée en mai 2019 et organisée avec le soutien logistique de Tourisme Irlandais que je remercie fortement. Le contenu éditorial n’en reste cependant pas moins indépendant et soumis à ma seule volonté.

Tant que vous êtes encore là…

Avez-vous aimé cet article ? L’avez-vous trouvé utile, pertinent ? Vous a-t’il donné envie(s) de voyage irlandais, d’un périple dans la Péninsule de Beara ? Souhaitez-vous acheter une image, en acquérir des droits , la reproduire pour votre usage personnel ? Ou encore louer ma plume ?

Si tel est le cas, n‘hésitez pas à me contacter. Encore mieux, pour m’encourager et me soutenir, vous pouvez également me payer une bière virtuelle, elle sera appréciée à sa juste valeur !

Le bord de mer à Fort-Mahon